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«Cette épidémie nous a rappelé la valeur des rites»

«Cette épidémie nous a rappelé la valeur des rites»


Historien, professeur à l’université de Lyon-II, Philippe Martin est également directeur de l’institut supérieur d’étude des religions et de la laïcité. Il a publié, entre autres, Le théâtre divin, Histoire de la Messe, XVIe-XIXe siècle. Il a publié hier Les religions face aux épidémies, De la peste au COVID-19 (Cerf).

FIGAROVOX. – Vous citez Ambroise Paré: «Mesmes un autheur profane est contraint de confesser qu’il y a quelque chose de divin aux maladies». Ce recours à une lecture sacrée des événements est-il encore pertinent alors que la science moderne nous aide à mieux connaître les fléaux naturels, comme cette épidémie?

Philippe MARTIN. – La lecture sacrée de l’épidémie n’a pas été très importante durant la pandémie actuelle. La majorité des Églises a suivi les mesures prises par les États, les accompagnant et les soutenant. Elles ont nettement distingué ce qui relève de la foi et ce qui est expliqué par la médecine. Pour elles, la pandémie est l’occasion d’affirmer des positions humanistes. Les responsables religieux ont lancé des appels à l’unité. Le 18 mars, le pape a déclaré au journal La Stampa : «Nous sommes tous humains et, en tant qu’hommes, nous sommes tous dans le même bateau […] Il y a une humanité et une souffrance communes

Ceux qui ont agité les causes surnaturelles sont, souvent, ceux qu’on peut appeler des «traditionnalistes», voire des «radicalisés». L’argument a été un moyen de s’opposer aux États ou aux Églises. Cela s’est manifesté, par exemple, dans le monde catholique où Mgr Raymond Leo Burke s’est dressé contre le pape. D’autres ont estimé que la Covid avait été envoyée par Dieu pour punir les catholiques d’avoir changé le rite de la messe après Vatican II, ils ont expliqué que le virus arrivait lors de l’anniversaire du nouveau rite de célébration. Ces réflexes se manifestent dans toutes les confessions. Aux États-Unis d’Amérique, c’est Ralph Drollinger, proche du président Trump, qui est très sévère envers l’évolution de nos sociétés. Dans ce pays, 45% des Evangélistes pensent que le virus est «un appel profond» et une «punition».

Aujourd’hui, même les religions se plient aux règles sanitaires: le gel hydro-alcoolique a remplacé l’eau bénite à l’entrée des églises…

En effet, les Églises actuelles ont renoué avec une mission séculaire: aider les sociétés face aux épidémies. Jadis, elles ont prévenu les populations, appuyé les mesures sanitaires, mobilisé les clercs pour soigner… C’était un devoir essentiel du clergé, sans cesse rappelé. Charles Borromée à Milan en 1576 ou Mgr Belsunce à Marseille en 1720 sont des modèles pour la chrétienté.

Les Eglises, en cas de pandémie, peuvent suppléer aux carences des pouvoirs civils.

Lors du déclenchement de la pandémie de la Covid, les religieux se sont mobilisés: ouvertures de lits en Inde ; soins aux malades ; distributions de vivres aux plus démunis… Ce sont dans les pays où les États sont les moins efficaces que cette activité est la plus présente. Les Eglises, en cas de pandémie, peuvent suppléer aux carences des pouvoirs civils.

Certains ont fait preuve d’une grande imagination. Dans des églises, le prêtre a posé des photographies de ces paroissiens à leur place: il a célébré devant ces images qui rendait la communauté symboliquement présente. D’autres ont béni avec des pistolets à eau afin de ne pas approcher les gens. Cela peut sembler anecdotique ; cela traduit surtout une volonté d’adaptation et un respect pour la parole médicale.

«La prière n’a pas besoin de lieu de rassemblement». Cette déclaration de Christophe Castaner que vous mettez en avant n’illustre-t-elle finalement pas la vision matérialiste de nos contemporains qui classent les besoins spirituels quelque part entre la réouverture des coiffeurs et la permission de promener son chien?

La formule traduit l’ambiguïté du regard actuel que nos sociétés portent sur les religions. La vie du croyant se développe toujours sur deux dimensions: la sphère du privé (ex.: la prière) et la sphère publique avec le culte, le calendrier, des manifestations collectives… Ne vouloir concevoir que la première c’est amputer le fait religieux.

Dans le cas de la pandémie actuelle, les Églises ont accompagné les mesures sanitaires en acceptant d’aménager les cultes. Ainsi, les grandes festivités de la Semaine Sainte, à Séville, ont été retransmises à la télévision. Les responsables de mosquées ont appelé à ce que la prière quotidienne se fasse chez soi, pas à la mosquée. Les Témoins de Jéhovah ont incité à des lectures bibliques au sein de la famille. Les exemples peuvent être multipliés, tous montrent la capacité d’adaptation des Églises.

Au printemps 2020, leur souplesse a été «remarquable» car les mesures de confinement sont intervenues au moment où de grandes fêtes (juives, chrétiennes et musulmanes) devaient être célébrées. Marcello Tunassi, célèbre prédicateur de Kinshasa, a affirmé à ses fidèles: «Fermer l’église, ce n’est pas fermer la foi». Un tel propos résume bien l’attitude de la majorité des religieux et croyants.

Dans les États plus faibles politiquement, ces questions ont été l’occasion de fortes oppositions politiques. Sous prétexte de maintenir les manifestations habituelles du culte, des religieux ont contesté les mesures sanitaires. Au Sénégal, ils ont obligé le président de la République à revenir sur l’interdiction de rassemblements dans les mosquées. Ailleurs, des minorités ont été très agissantes. En Israël, les Haredim de Bnei Brak (banlieue de Tel-Aviv) ont refusé toutes les mesures du gouvernement ce qui a provoqué de violentes manifestations. Les plus radicaux ont annoncé des catastrophes. En Algérie, un imam a écrit sur Facebook: «Dieu nous a envoyé ce virus pour qu’on revienne à lui et quand il verra que nous avons fermé les mosquées, il nous enverra un autre virus plus virulent.»

Pour vous, la mort était un tabou dans nos sociétés, jusqu’à ce qu’elle revienne au premier plan à cause de la pandémie. Mais son retour n’est-il pas finalement réalisé de manière désincarnée et virtuelle, avec ces chiffres que l’on égrène froidement en fin de journée, ces courbes en deux dimensions que l’on voit évoluer …?

Certes, les chiffres égrenés au printemps ont donné un aspect «statistique» à la mort. Mais la pandémie a joué un double rôle. Elle a d’abord remis le sujet sur le devant de la scène ; qui, avant, se souciait des innombrables décès qui ont lieu tous les jours? Ne se croyait-on pas tout puissant?

La société s’est aperçue de la valeur de rites que, jusque-là, elle faisait de manière automatique

La pandémie a surtout montré l’importance des funérailles. Autant les croyants ont accepté, sans souci, les adaptations du culte ; autant ils ont très mal vécu les restrictions lors des funérailles: difficulté d’accompagner les mourants ; assemblées réduites autour des corps ; absence de contact physique avec les proches des défunts… La société s’est aperçue de la valeur de rites que, jusque-là, elle faisait de manière automatique. Dès la fin du confinement, des cérémonies de «réparation» ont eu lieu, comme une sorte d’excuse symbolique face aux disparus et à leurs proches. Désormais, il faut repenser les enterrements et l’accompagnement des gens fragiles (malades, personnes âgées…)

On observe deux tendances contradictoires dans la relation entre la pandémie, nos sociétés, et la religion. D’un côté l’épreuve sécrète le retour du tragique et pousse certains à une foi plus vive («le recours aux religions est un réflexe»), de l’autre le rassemblement, la communion, piliers de la pratique religieuse, sont criminalisés…

Face à la pandémie actuelle, les croyants ont eu trois réflexes.

Le retour vers la prière, les formations, la lecture… Dans toutes les religions, les formes les plus intériorisées de la foi se sont affirmées. Pour réaliser mon livre, j’ai procédé à une enquête auprès de plus de 700 chrétiens français pratiquants. Tous disent que si la crise a «densifié» leur vie spirituelle, elle ne l’a pas transformée radicalement.

La seconde caractéristique a été l’acceptation du «distanciel». Les pasteurs, curés, imams ou rabbins que j’ai interrogé expliquent que cela appauvrit le culte. S’ils acceptent les mesures sanitaires, ils en attendent la fin pour reprendre un exercice normal. Mais la période leur a montré l’importance de technologies face auxquelles certains étaient réticents. Tous reconnaissent que la formation, la circulation des nouvelles… est bien plus efficace grâce à internet ou aux réseaux sociaux. Il me semble qu’il convient cependant de prendre en compte une évolution: la recomposition des communautés.

Ces deux dimensions accélèrent des phénomènes en jeu depuis longtemps. Des musulmanes estiment que leur rôle dans la pandémie devrait amener les sociétés à leur accorder plus de place. Dans le monde catholique, des théologiens s’interrogent sur l’importance de l’eucharistie en ce temps où la messe n’est pas possible. Notre sondage montre que tous les croyants attendent de leurs Eglises qu’elles évoluent, qu’elles prennent plus de recul face à des évolutions contemporaines, qu’elles affirment plus nettement leurs valeurs.

Dans toutes les religions, les formes les plus intériorisées de la foi se sont affirmées

Dernière réflexe: le recours à ce qu’on peut nommer «superstition». Pendant le confinement, en France, certaines amulettes sont devenues introuvables tant il y a eu de demande. Ailleurs, des «guérisseurs» ont pratiqué des «rites» bien particuliers: imposition des mains, bains de purification… Internet a largement diffusé des images de ces gestes. Ils ne sont pas le propres de gens sans instruction, une sorte de réflexe de gens que certains pourraient qualifier de «simples». N’oublions pas le président mexicain Andres Manuel Lopez Obrador qui, le 18 mars, à présenté aux caméras ce qu’il a appelé son «bouclier protecteur contre le coronavirus»: des images pieuses. C’est un moyen de nier la réalité de la pandémie, de montrer son indépendance: c’est un geste autant magique que politique.

Vous soulignez le fait que le nomade, l’Autre, a historiquement été un bouc émissaire pour expliquer les pandémies. Est-ce pour cela que les flux débridés de la mondialisation – qui favoriseraient un mode de vie nomadique – ont parfois été perçus par beaucoup comme responsables de la pandémie?

L’épidémie fait exploser les cadres mentaux traditionnels. Elle suscite la peur et l’incompréhension. Essayer de trouver des explications est une sorte de réflexe. En pensant comprendre la situation, on estime reprendre le contrôle de son existence. Or, longtemps, la médecine a été incapable de décrire les causes de ces morts brutales. Les populations se tournent alors vers le surnaturel: l’épidémie est due à un élément extérieur à la société ; ainsi, celle-ci ne se remet pas en cause.

Deux types de responsables ont été imaginés. D’abord des êtres fantastiques. Au XVIe siècle, en Bavière ce fut «la petite femme de la peste», en Suède la «Vierge de la peste», en Franconie un géant noir… Des rites «magiques» tentent de déjouer la menace. Longtemps, les jeunes gens, nus, traçaient des cercles symboliques autour des villages, pensant les protéger.

Le second type de responsable est plus réel ; c’est le phénomène du bouc émissaire. En 1348, les juifs furent accusés de transmettre la peste noire et des pogroms ont éclaté dans de nombreuses villes (près de 2 000 morts dans la région de Strasbourg). En 1450, les Russes accusent les Tatars. En 1628, dans la Genève protestante on met en cause les catholiques ; au même moment, à Avignon la catholique ce sont les protestants qui sont accusés. Le responsable, le bouc émissaire, c’est l’Autre, celui étranger à la communauté.

L’épidémie est à la fois un révélateur et un accélérateur. Elle révèle les peurs, les angoisses, les espoirs des sociétés ; Elle est accélère aussi les évolution car, face à la mort, les religions sont contraintes de s’adapter.


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